Action Comics #1000

Mille épisodes.
Trois zéros derrière un chiffre, pour acter l’ampleur de l’influence d’un personnage qui, si l’aura a pu être ternie au fil des années, et notamment via la montée en puissance d’un camarade sombre évoluant du côté de Gotham City, demeure… le premier.
Le plus grand. Le plus fort. Le plus innocent et naïf, aussi, mais le plus merveilleux ; le taulier.
Superman.
Qui, dans le cadre de l’année de ses quatre-vingts ans, dispose d’un numéro anniversaire – Action Comics #1000 !

Des dizaines de couvertures variantes accompagnent ce numéro exceptionnel, à la pagination augmentée (quatre-vingt pages !), et disposant d’un casting d’auteurs qui se veut all-star ; rien de surprenant, en soi, la recette est connue.
Marvel, DC et même Image n’hésitent jamais à utiliser les chiffres ronds de leurs séries pour fêter leur propre gloire, ou la raviver ; et ça fonctionne, car ces épisodes vendent énormément, même si leur qualité est souvent discutable.

L’avantage de solliciter des auteurs en vus ou connus est qu’ils attirent du monde, et qu’il est agréable de voir leurs visions du personnage ; le désavantage est que ces passages sont, par principe, des moments, des instants-clés, généralement utilisés pour rendre hommage. Ni plus, ni moins.

Cependant, DC Comics ayant réussi à attirer le scénariste Brian Michael Bendis, qui sort de quasiment vingt ans de passage chez le concurrent Marvel où il a, littéralement, tout fait et régné sur quasiment toutes les franchises, l’occasion est trop belle – et Action Comics #1000 contient un prologue de quelques pages au futur passage de l’auteur sur les titres Superman et Action Comics.

Ce #1000 est donc autant un catalogue d’histoires-hommages qu’un prélude au futur de la franchise par son nouveau maître ; intriguant, surtout au regard du casting de créateurs sollicités par l’éditeur.
Maintenant, est-ce que ces deux aspects peuvent donner un bon numéro ? Oui !
Mais, en vérité et après lecture, est-ce que ça a donné un bon numéro ? Franchement, oui aussi… même s’il faut, aussi, limiter ses attentes.

Passons à une revue rapide des histoires, pour obtenir un avis plus creusé.

From the city that has everything
par Dan Jurgens

Avec un titre en clin d’œil à l’une des histoires les plus pertinentes du personnage, par Alan Moore et Dave Gibbons, voici une histoire extrêmement classique, offerte par un vétéran, Dan Jurgens ayant récemment livré un passage important sur Action Comics, alors qu’il officiait déjà sur la série il y a un quart de siècle. L’auteur ayant été aux commandes de La Mort de Superman, son statut d’icône et de pilier de la franchise est une évidence ; cependant, si son style garde un style bien qu’un peu figé, son écriture est aussi apparue un peu datée, basée sur des principes éculés.
Cependant, ici, ce style scénaristique fonctionne, car son classicisme correspond au classicisme de l’histoire. Le pseudo-twist est évident, mais ce n’est pas grave ; si le lecteur en a l’envie et le cœur, il se laisse emporter par la naïveté et la simplicité de l’histoire, juste mignonne et tellement dans le ton.
Graphiquement, cela prend bien également ; rien de notable ou de surprenant, mais exactement ce à quoi on s’attend pour un numéro anniversaire, donc catalogue.

Never Ending Battle
par Peter Tomasi et Patrick Gleason
Le numéro s’ouvre définitivement sur les adieux des équipes créatives actuelles à la franchise, ici les deux auteurs s’occupant de Superman. Choisissant une narration très graphique, concentrée sur l’art du dessinateur, tandis que le script est un prétexte à la beauté des illustrations de cet artiste caméléon qui rend hommage à bien des styles de prédécesseurs, ce passage est très agréable ; le duo choisit de rendre définitivement hommage à toutes les périodes de l’Homme d’Acier (y compris les plus polémiques, profitant même pour appuyer l’espoir du retour de Kon-El), et les fans de Patrick Gleason sauront apprécier la puissance de ses planches.
Rien de notable, encore, mais un bel et bon hommage, très beau et bien narré.

An Enemy Within
par Marv Wolfman et Curt Swan
Exercice étrange que de raconter une nouvelle histoire avec des planches réutilisées d’un artiste décédé mais mythique ; personnellement, je ne suis pas forcément à l’aise avec ce procédé, mais je comprends le principe, notamment dans l’hommage.
Après, cela ne change en rien la qualité de l’ensemble – qui est relativement faible. Hommage, encore, mais qui ne vole guère haut, et ne touche aucune corde sensible ; inutile, hélas, même si le graphisme peut plaire.

The Game
par Paul Levitz et Neal Adams
Paul Levitz a été longtemps le Président de DC Comics mais aussi un scénariste réputé, notamment pour sa Légion des Super-héros, et Neal Adams est littéralement une légende vivante ; hélas, tous deux ont néanmoins vieilli, et l’âge n’améliore pas toujours la qualité.
Ici, leur histoire n’apporte pas grand-chose mais fonctionne… sans plus. Un affrontement entre Superman et Luthor, plus mental que physique, ce qui est surprenant tant Adams est fait, même à son âge, pour l’action bigger-than-life.
Le rendu est propre, agréable à lire, mais rapidement oublié ; gentil, sans plus.

The Car
par Geoff Johns, Richard Donner et Olivier Coipel
Le grand réalisateur, qui a lancé Superman au cinéma, et son ancien assistant, devenu super-star de comics, permettent au dessinateur français de se lancer sur le personnage – et cela fonctionne parfaitement. Prenant le parti de réaliser une histoire expliquant les événements après la fameuse couverture iconique d’Action Comics #1 (oui, celle où Superman écrase une voiture au sol en la soulevant), ils livrent un récit tendre, mais fort, avec une économie de mots et d’effets saisissant.
Surtout, Olivier Coipel délivre des planches superbes, avec un Superman massif et puissant juste idéal ; une vraie belle réussite, qui s’inscrit pleinement dans l’hommage, voir même un peu malin avec cette idée de suite à couverture.

The Fifth Season
par Scott Snyder et Rafael Alburquerque
Le duo derrière American Vampire se reforme pour un dialogue entre Lex Luthor et Superman qui, s’il souffre d’une chute peu maîtrisée, demeure un joli moment, même s’il aurait dû être meilleur. Creusant le passé entre eux, lançant bien des clins d’œil à la série TV Smallville ou à deux récentes versions des origines de Superman (Superman: Birthright par Mark Waid et Leinil Yu, Superman: Secret Origin par Geoff Johns et Gary Frank), ce passage fonctionne malgré cette fin décevante.
Graphiquement intéressante, malgré un immobilisme des personnages, cette histoire s’oubliera vite, mais n’est pas dénuée d’atouts pour autant.

Of Tomorrow
par Tom King et Clay Mann
Les auteurs ayant réalisé de bons moments sur la série Batman, et le scénariste ayant le vent en poupe pour son passage sur ce titre et aussi Mister Miracle (un bijou), se réunissent ici pour une perle d’émotion. Avec, en plus, un titre clin d’œil à une longue saga antérieure, par Brian Azzarello et Jim Lee.
Sensible, puissant, simple et sincère, ce passage est juste idéal pour ce versant de l’Homme d’Acier, et fonctionne idéalement. Juste beau et pur, notamment pour les lecteurs attachés à l’amour filial.

Five Minutes
par Louise Simonson et Jerry Ordway
Replongée dans le classicisme, avec deux auteurs vétérans également, qui livrent un moment sur le Clark journaliste, en difficulté pour rendre un article tandis que Superman est appelé à l’aide partout ; simple, simpliste même, mais pas désagréable.
Similaire, dans l’idée, au classicisme du premier passage, il n’en a pas la même ampleur, et s’oublie vite. Une histoire habituelle de ce type de catalogue, mais qui fait retomber l’émotion après le précédent.

Actionland!
par Paul Dini et José Luis Garcia-Lopez
Jolie petite bulle rigolote et sexy, cette histoire se concentre sur le terrible petit diable de la Cinquième Dimension – et ça ne va guère plus loin qu’un sourire.
C’est déjà bien, certes, mais cela reste limité. Pas grand-chose à dire, c’est joli et mignon, mais il n’y a guère plus… car les auteurs ne voulaient guère plus. Un passage habituel de catalogue anniversaire, un brin décevant vu le standing des auteurs.

Fasther than a speeding bullet!
par Brad Meltzer et John Cassaday

Attention, bijou.
A titre personnel, je n’adhère pas entièrement au scénariste, responsable d’un Identity Crisis qui ne m’a jamais plu ; et, clairement, la meilleure période de John Cassaday est derrière lui.
Mais. Mais tous deux livrent ici un véritable bijou, qui m’a emporté. Via un moment classique, Superman devant se dépasser pour sauver une innocente d’un gangster qui la menace, ils parviennent à créer de la tension, de l’émotion, de l’intensité sur ces quelques pages ; et ça m’a touché.
Par petites touches, Brad Meltzer parvient à rendre Superman humain ; par quelques images, Cassaday l’illustre pour en faire un dieu vivant.
C’est beau, c’est pur, c’est fort ; c’est, à mon sens, le sommet de ce numéro.

« The Truth »
par Brian Michael Bendis et Jim Lee
La curiosité, définitive, de ce numéro : le prélude des sagas de Bendis sur la franchise. Et si on pouvait craindre que l’auteur, acclamé et décrié pour ses méthodes chez Marvel, mais aussi Jim Lee, dont le niveau varie hélas trop souvent et dont le rendu sur Immortal Men #1 fut fort décevant, ne parviennent pas à s’en sortir… on est déçus.

Car ce prélude fonctionne vraiment bien, en fait.
Le scénariste, en effet, se concentre sur l’action, mais parvient à caractériser intelligemment son Superman, notamment par touches rapides. Lee livre des planches très correctes, et s’en sort bien dans le combat.
Ce passage permet aussi d’introduire le nouveau vilain, et de révéler le changement de continuité que Bendis a imaginé – et qui justifiera sa mini-série fondatrice, Man of Steel ; ce changement n’a rien de choquant, et demeure très prévisible si on y pense, mais ça ne m’a pas gêné.
Au contraire, je suis curieux de ce que ça peut donner… et, avec de jolies planches, et une caractérisation simple mais cohérente, cela donne un prologue fort agréable.

 

En définitive, Action Comics #1000 apparaît comme un numéro anniversaire classique : un catalogue d’histoires anecdotiques mais pleines d’hommages, réalisées par un gros casting qui se fait plaisir.
On peut, néanmoins, noter que le numéro débute par les adieux des créateurs actuels de la franchise, pour se finir sur l’histoire du repreneur ; joli clin d’œil, au milieu de plusieurs passages agréables souvent, touchants parfois, nuls jamais.

Une réussite, donc, que ce numéro, pour quiconque n’est pas allergique au catalogue, et évidemment à l’Homme d’Acier.
Alors que Action Comics #900 était sorti en juin 2011, et le #800 en 2003, on se rend compte que les écarts diminuent – et on peut, donc, espérer lire dans quelques années un #1100 d’un bon niveau ; s’il est au moins égal à celui-ci, j’en serais ravi !

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